• Témoignage 3

     

    Du Sinaï à Golgotha

    Lettre de Jean Samuel Syniak

    1. Mon enfance et ma jeunesse

    La Russie est ma patrie. Mon père était un pieux rabbin de la Pologne russe, qui, fidèle aux enseignements du Talmud, s'efforçait de suivre à la lettre les commandements de la loi et de la Thora. Il espérait ainsi se justifier devant Dieu et s'attirer sa bénédiction.

    L'union de mes parents resta stérile pendant six ans. Ils priaient Dieu de leur donner un enfant, car les enfants ne sont pas seulement pour les Juifs une manifestation de la bienveillance divine, mais toute union restée stérile doit être dissoute au bout de dix ans, d'après les prescriptions du Talmud.

    Je naquis en 1863 et fus paralysé des pieds jusqu'à l'âge de 7 ans. Mon éducation fut extrêmement sévère dès la première enfance. Combien de fois mon père ne m'a-t-il pas puni pour avoir, inconsciemment ou non, laissé tomber à terre le petit bonnet que les Juifs doivent toujours porter? J'étais également puni si les houppettes de mes vêtements étaient en désordre (Voyez Nombres 15, 37 -39), ou si je n'avais pas renvoyé tout de suite un enfant étranger venu pour jouer avec moi. Mon père mourut à trente-six ans. Il avait été un bon père, bien que très sévère. Il s'était ruiné la santé par les privations qu'il s'était imposées pour arriver à la sainteté.

    Ce fut alors ma mère qui entreprit mon éducation. C'était également une femme pieuse, mais douce. A sa grande satisfaction, je fis de rapides progrès à l'école. j'avais de la facilité pour l'étude, et je m 'y adonnais avec ardeur. Mes maîtres et mes parents pensaient que je deviendrais une lumière en Israël.
     

    2. Professeur plutôt que rabbin

    Mon ambition était de devenir rabbin, parce que j'appartenais à la classe sacerdotale. D'après notre arbre généalogique, je descendais de la maison d'Aaron; c'est pourquoi je fus placé, dès ma neuvième année, dans la synagogue, avec ceux qui bénissent la communauté. Dieu m'avait donné une conscience délicate que la sévère éducation de mes parents avait encore développée. Dans ma quatrième année, j'avais déjà conscience de l'horreur du péché et de la sainteté de Dieu. En me baignant, je fus une fois en danger de mort; l'angoisse de mon âme fut terrible, car j'étais un pécheur et je le savais; mais comme j'étais nu dans l'eau, je ne pouvais pas même implorer le secours de Dieu. D'après les prescriptions du Talmud, un Juif ne peut prier qu'en étant complètement vêtu. Mais Dieu me sauva de ce danger, comme dans sa grâce, il m'a sauvé, plus tard, de la perdition éternelle.

    Quand j'eus treize ans on célébra la fête de mon émancipation et de ma propre responsabilité. J'avais composé moi-même le discours que le jeune garçon doit prononcer à cette occasion et qui, d'habitude, est fait par son maître de religion. J'avais choisi comme sujet «le Nazaréen». Mon désir était de consacrer ma vie entière à Dieu. Le jour où je reçus les amulettes, fut un jour de pieuses résolutions, et je puis le dire, un jour heureux.

    Mais, deux jours après, j'étais déjà abattu et découragé. J'avais manqué à mes engagements et je réalisais mon incapacité à mener une vie sainte, parce que mon coeur était mauvais. Depuis ce moment, ce fut une lutte intérieure ininterrompue et un soupir constant après la délivrance.

    Sur le conseil de mon guide spirituel, je me joignis à quelques jeunes gens juifs, zélés dans la foi, en compagnie desquels j'étudiais la loi, avec jeûnes et prières, depuis sept heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi, et depuis quatre heures de l'après-midi jusqu'à cinq heures du matin. Sur les vingt-quatre heures de la journée, je ne m'accordais que trois heures pour mes modestes repas et un court sommeil. Je ne me mettais pas sur le lit, dormant sur une chaise dans la salle même de l'école. Le vendredi matin seulement, je rentrais à la maison et me couchais jusqu'au samedi matin.

    Je menai cette vie pendant deux longues années, jusqu'à ce que ma santé se ressentît sérieusement des privations et des veilles auxquelles je m'étais astreint. Mais mon âme aussi était malade, car je ne trouvais pas la paix. C'est pourquoi je renonçai à mon projet de devenir rabbin et je me préparai au professorat. Après quelques années d'études, j'obtins une place de professeur de russe et d'hébreu près de Kischineff en Bessarabie, loin de ma patrie.
     

    3. Le mouvement en Bessarabie

    Après la mort du tsar Alexandre Il éclata une persécution contre les Juifs, dont la Bessarabie se ressentit. Beaucoup de Juifs émigrèrent en Palestine avec l'idée d'y fonder une colonie. Le soin d'y chercher un coin de terre favorable à la réalisation de ce projet fut confié à l'avocat Joseph Rabinowitsch, un homme des plus éminents.

    Rabinowitsch était un savant qui connaissait aussi l'histoire des Evangiles, mais il était libre-penseur, quoique fils d'une Juive croyante. Il se rendit à Jérusalem et y visita les lieux saints, entre autres l'église du Saint-Sépulcre, élevée, dit-on, sur le tombeau du Christ. Ses regards errèrent longtemps sur ce lieu mémorable. Subitement, une question vint agiter son âme: Celui qui a été déposé dans ce sépulcre aurait-il été le Messie de mon peuple? Pourquoi Israël l'a-t-il fait crucifier? Et qu'en est-il maintenant de mon peuple?.. Pourquoi tous les malheurs qui l'ont accablé depuis lors?..
    Questions sur questions se succédant avec la rapidité de l'éclair, s'imposaient à lui, éclairaient son coeur jusqu'à y amener la lumière. En ce lieu même, le juriste juif incrédule devint un chrétien. Son coeur fut pleinement et divinement convaincu que ce Jésus, crucifié par son peuple, était ressuscité, qu'il était le Fils de Dieu et le Roi d'Israël. Rabinowitsch quitta l'église du Saint-Sépulcre comme «une nouvelle création».

    De retour à son hôtel, le nouveau converti écrivit à Kischineff: «J'ai trouvé la clé de la question juive.»

    On peut penser à la joie et l'agitation que cette communication provoqua dans sa ville natale. Les journaux la répandirent et tous les habitants attendirent avec impatience le retour de leur concitoyen. Il arriva, au bout de quinze jours, et organisa une réunion à laquelle se rendirent tous ceux qui le purent. En présence des Juifs les plus considérés de la ville, Rabinowitsch tint une conférence qu'on suivit avec une attention soutenue. Comme Etienne au chapitre 7 des Actes, l'orateur démontra à ses auditeurs comment Dieu avait miséricordieusement conduit son peuple, lui envoyant des témoins qui tous, l'un après l'autre, furent rejetés par lui. Il retraça toute l'histoire du peuple juif jusqu'à Jésus de Nazareth, et termina par ces paroles: «Et ce Jésus est le Christ, notre Messie promis. Voilà la solution de la question juive.»

    La stupeur et l'indignation succédèrent à ces paroles. En moins de deux minutes, la salle se vida. Les auditeurs s'enfuirent en pleurant et secouant la tête.

    Depuis ce jour, Rabinowitsch annonça journellement Christ. Nombre de Juifs vinrent vers lui. Quelques-uns blasphémèrent, d'autres discutèrent et il n'y en eut pas peu qui se convertirent au Seigneur.

    Il avait des réunions régulières chez lui, et lisait deux chapitres de l'Ecriture, un de l'Ancien et un du Nouveau Testament.
    Dans le premier, il faisait voir la prophétie; dans le second son accomplissement; dans l'un, l'ombre; dans l'autre, la réalité: Christ. A l'entrée de la maison se trouvait inscrite en russe et en hébreu, cette parole de Pierre: «Que toute la maison d'Israël donc sache certainement que Dieu a fait et Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié» (Actes 2, 36).
     

    4. Ma conversion

    Tel était l'état des choses quand la main de Dieu me conduisit en Bessarabie. J'étais misérable et abattu. La question de mes péchés pour lesquels je n'avais pas de propitiation, me préoccupait sans cesse et ne me laissait aucun repos.

    Suivant les prescriptions du Talmud, je lisais journellement, avant mes prières du matin et du soir, les premiers chapitres du Lévitique qui traitent des sacrifices et j'y ajoutais toujours suivant l'ordonnance: «Que la répétition de ces paroles devant toi, ô Dieu, me soit comptée, comme si je t'avais moi-même offert un sacrifice!» Mais il y avait toujours en moi un doute sur l'exaucement de ce souhait par Dieu.

    Je désirais de tout mon coeur pratiquer les préceptes de Dieu que je savais justes et droits, mais je n'en étais pas capable. J'avais déjà prêté l'oreille au tentateur et comme je ne trouvais pas de paix dans "la Thora, je m'étais plongé dans l'étude des livres philosophiques. Je lus Spinoza et Kant, j'allai au théâtre, chose condamnable pour un Juif fidèle.
    Naturellement, mon âme, en quête de paix et de communion avec Dieu, y trouva encore moins de soulagement que dans les exercices religieux.

    C'est alors que j'entendis parler des prédications de Rabinowitsch sur le Dieu des Gentils. Malgré ma misère, j'en ressentis une vive indignation, et pendant longtemps, je ne pus me décider à aller l'écouter. Par contre, j'écrivis au rédacteur d'un journal juif à Saint-Petersbourg qu'un juriste juif tenait à Kischineff des conférences pour Juifs et engageait ses auditeurs à adopter le Dieu des chrétiens.
    Le journal publia ma lettre avec l'observation qu'en qualité de professeur j'étais qualifié pour aller confondre cet homme. Ma discussion avec Rabinowitsch serait alors publiée.

    Suivant l'indication du journal, je me rendis un samedi matin de l'automne 1884 dans la maison de Rabinowitsch. Il parlait ce jour-là des villes de refuge que, dans l'ancienne alliance, Dieu avait données à son peuple, pour que quiconque ayant involontairement versé du sang innocent, pût s'y enfuir et échapper au vengeur. Rabinowitsch lut le chapitre 35 du livre des Nombres et ensuite quelques passages du Nouveau Testament.

    J'entendis avec stupeur que mon peuple avait versé le sang d'un juste de la semence de David et que ce juste avait crié à Dieu sur la croix: «Père, pardonne- leur, car ils ne savent ce qu'ils font». Voilà pourquoi, expliqua Rabinowitsch, Israël est momentanément en fuite devant le vengeur du sang. Mais où peut-il fuir? L'orateur démontra alors que, d'après les prophéties divines, le seul salut possible pour Israël se trouvait dans les souffrances et la mort du Juste sans péché,
    comme dit Esaïe: «II a été blessé pour nos transgressions, il a été meurtri pour nos iniquités; le châtiment de notre paix a été sur lui, et par ses meurtrissures nous sommes guéris» (Esaïe 53, 5). «Ce Saint d'Israël», continua Rabinowitsch, «que son peuple a rejeté et tué et depuis la venue duquel le sceptre a été retiré de Juda, n'est nul autre que Jésus Christ, le Fils de David. C'est de lui qu'il est écrit, dans le Nouveau Testament: Le sang de Jésus Christ, le Fils de Dieu, nous purifie de tout péché. C'est pourquoi Lui, dont Israël a versé le sang, est la ville de refuge d'Israël».

    Ces paroles me pénétrèrent dans le coeur. J'entendis là -et combien j'avais soupiré après cette révélation! -qu'il était possible d'obtenir le pardon des péchés, et la paix avec le Dieu de nos pères qui, suivant les prophéties, avait envoyé un rédempteur, Jésus, de Bethléhem la ville de David, de la maison de Juda. J'appris que le Lion de la tribu de Juda, la semence promise à la femme était Celui qui mourut à Golgotha et y écrasa la tête du serpent.

    A la fin de la réunion, je me rendis auprès de M. Rabinowitsch et lui demandai un Nouveau Testament qu'il me donna avec joie, puis, je me hâtai de rentrer avec mon trésor. Je passai trois jours et trois nuits, coupés de courtes interruptions, sur ce précieux livre. Je le lus d'un bout à l'autre avec attention. Quelle clarté d'en haut ne m'apporta-t-il pas, quelle plénitude de lumière!

    Au début, je ne compris naturellement que bien imparfaitement ce que je lisais. Mais les évangiles, les Actes et surtout l'épître aux Hébreux me révélèrent le glorieux plan de Dieu pour le salut du pécheur. Je vis l'état de perdition de l'homme par nature éloigné de Dieu et n'ayant que le jugement et la condamnation à attendre. J'y trouvai la confirmation de ce que je sentais depuis des années, et qui me faisait soupirer, savoir que l'homme est coupable, perdu et incapable de s'aider lui-même. Mais Dieu me montra aussi la merveilleuse rédemption préparée pour le pécheur, le salut éternel qu'II lui offre dans son inexprimable amour, et je trouvai la paix par la foi au sang de Jésus que Dieu a présenté comme propitiatoire (Romains 3, 25). Une joie indescriptible remplit mon âme. Plus de cent passages de l'Ancien Testament restés obscurs pour moi jusqu'à présent, s'éclairèrent soudain. J'adorai Dieu avec reconnaissance et actions de grâces, car Il était maintenant devenu mon Dieu et Père en Jésus Christ.
     

    5. Années d'épreuve; mon émigration

    Je fis loyalement part au rédacteur du journal de Saint-Petersbourg du résultat de ma démarche auprès de Rabinowitsch lui disant que j'avais trouvé par son moyen le salut et la paix en Jésus. Pour des raisons faciles à comprendre, ma lettre fut passée sous silence. J'écrivis aussi à ma mère à laquelle j'avais pensé dès que j'eus trouvé le Seigneur. Je savais combien elle aussi souffrait sous le poids des lois du Talmud et combien elle soupirait après la délivrance. Mais elle ne me comprit pas du tout, crut que j'avais perdu la raison et me pria de demander un congé et de rentrer à la maison. Je lui écrivis alors une seconde lettre bien détaillée. Elle y répondit par des paroles terribles et déclara ne plus vouloir me revoir si je reniais la foi de mes pères.

    Les années qui suivirent furent pour moi des années de souffrances amères, pendant lesquelles je fus exposé à bien des épreuves et tentations. La pensée d'être à jamais séparé et rejeté de ma mère que j'aimais si tendrement, me brisait le coeur.

    Mais la voix de Dieu resta victorieuse et mon plus grand chagrin était de ne pouvoir partager avec ma mère le bonheur de connaître le Seigneur. La tentation de garder le don de grâce de Dieu comme un trésor secret, connu de moi seul, ne tarda pas à m'effleurer. Je savais que je perdrais ma position de professeur sitôt que je reconnaîtrais Christ officiellement. Il m'arrivait souvent de crier à Dieu dans la nuit: «Seigneur, tu sais que je ne t'ai pas cherché; mais toi, tu m'as cherché et trouvé. Montre-moi donc mon chemin et guide-moi.» Et le Seigneur me donna la force de ne pas mettre ma lumière sous le boisseau. Ce fut naturellement la fin de ma carrière de professeur dans un institut judaïque.

    M. Rabinowitsch et d'autres amis me proposèrent d'évangéliser les Juifs en qualité de missionnaire rétribué. Autant j'aurais aimé travailler pour le Seigneur parmi mes frères selon la chair, aussi peu je pouvais me décider à le faire dans les conditions proposées. L'exemple de l'apôtre Paul se présentait trop clairement devant moi, aussi j'expliquai à mes amis mon désir d'apprendre le métier de serrurier avant d'annoncer l'évangile, pour pouvoir le faire sans salaire. Cela me semblait spécialement important pour l'oeuvre parmi les Juifs, parce qu'ils sont très disposés à chercher un mobile intéressé à tout travail.

    Mon idée d'apprendre encore un métier à l'âge de vingt-cinq ans fit sourire mes amis, mais je n'en fus pas troublé, car je sentais que mon plan était approuvé de Dieu. Je quittai donc la Russie et m'installai en Allemagne, dans la ville de B. où je trouvai un serrurier croyant qui consentit à m'accepter comme apprenti. Dans sa grâce, Dieu me donna les forces et les facultés nécessaires à ma nouvelle tâche.
     

    6. En apprentissage: la malédiction de ma mère

    Je fus baptisé à B. et, tout en sachant quelle nouvelle amertume cela occasionnerait à ma mère, je considérai comme mon devoir de lui en faire part. Aussi longtemps que le Juif converti n'est pas baptisé, il y a encore de l'espoir pour les siens, mais d'après la croyance juive, s'il est baptisé, il n'y a jusque dans l'éternité plus de salut possible pour lui. Aussi quand je partis pour l'Allemagne ma mère m'avait-elle adjuré de ne pas m'y faire baptiser, ce qui l'obligerait à me maudire. Elle exprimait l'espoir que je serais préservé de ce pas décisif par la piété de mes parents et de mes ancêtres.

    Quand, d'un aveu heureux mais tremblant, je lui eus fait part de mon baptême, je reçus la lettre la plus inexorable qu'elle eût jamais écrite. En la lisant, je m'effondrai contre le mur. Il fallut me transporter dans ma chambre où je restai trois jours comme anéanti. Ma mère m'écrivait: «J'ai reçu la nouvelle de ta mort. J'ai déchiré mes vêtements et mis des cendres sur ma tête. Le temps de mon deuil a commencé. Suivaient toutes les malédictions énoncées dans les livres du Lévitique, chapitre 26 et Deutéronome chapitre 28. La lettre se terminait par ces mots: «L'Eternel fera aussi venir sur toi toutes les maladies et toutes les plaies qui ne sont pas écrites dans le livre de cette loi, jusqu'à ce que tu sois détruit» (Deut. 28, 61).
     

    7. Profonds exercices: saint par moi-même ou en Christ

    A ce coup douloureux vinrent s'ajouter de pénibles désillusions. Je n'avais rien attendu du christianisme de Russie, religion de forme avec adoration d'icônes. Par contre, ce fut plein d'heureuses espérances que je recherchai les chrétiens d'Allemagne. Hélas! Je dus faire l'expérience de la vérité des paroles de Jésus concernant ceux qui disent: «Seigneur, Seigneur!» sans lui appartenir réellement. Les chrétiens que je rencontrai à B. et plus tard ailleurs cherchaient la sanctification de la chair. Leurs enseignements m'obscurcirent la haute position que le croyant possède en Christ et que Dieu m'avait clairement révélée par sa Parole. J'essayai de me sanctifier moi-même et me plaçai à nouveau sous la loi. Je m'efforçai d'améliorer ma vieille nature qui, d'après la Parole, est incorrigible et que Dieu a crucifiée et jugée avec Christ sur le bois de la croix (Galates 2, 20 et 24). Comme je ne réussis pas, je devins très malheureux. Je me trouvai dans l'état des Galates et des Colossiens que l'apôtre admoneste si sévèrement dans ses épîtres. J'étais tombé dans un mélange de judaïsme et de christianisme.

    En un mot j'avais perdu Christ de vue. Mes regards avaient été détournés du Sauveur ressuscité et assis à la droite de Dieu. Je m'occupais de moi-même, de ce pauvre misérable vieil homme dans lequel il n'y a pas de bien (Rom. 7, 18).
    Comme beaucoup d'autres, je ne pensais à Christ que pour le supplier jour et nuit de me sanctifier et de purifier ma nature pécheresse. Comment aurait-il pu exaucer cette prière? Sa mort à la croix m'avait déjà complètement sauvé, justifié (Rom. 6, 6, 7). La certitude bénie que le Saint Esprit habite en moi était troublée, ainsi que l'assurance d'aller vers le Seigneur dès qu'il m'appellerait, vérités qui m'avaient rendu si heureux en Russie. J'étais si malheureux que je ne   savais plus si j'étais juif ou chrétien. Dans tous les cas, le christianisme dont j'étais entouré était à peine meilleur que le judaïsme dont je sortais.

    Je n'avais rien gagné. Mais Dieu eut pitié de moi et me ramena par la puissance de son Esprit et l'aide de sa Parole, à la simplicité quant au Christ. Il me montra que ma place et ma part étaient en Christ et que par lui j'étais déjà saint et parfait, capable d'avoir part au lot des saints dans la lumière, en qualité de nouvelle création, membre de Christ, un avec Lui pour toujours, de manière que rien ne pouvait me séparer de son amour.

    Depuis ce moment, je fus de nouveau heureux et je pus, d'un coeur joyeux, regarder Dieu comme mon Père.
     

    8. Bonne nouvelle de Russie

    Il s'était écoulé environ un an depuis que j'avais reçu la lettre foudroyante de ma mère. J'étais mort pour elle. Je n'espérais plus rien recevoir d'elle, mais je continuais à lui écrire chaque semaine, tout en craignant qu'elle ne lût pas mes lettres. Je n'avais parfois plus le courage de prier pour sa conversion.

    Mais un jour, à ma grande surprise, arriva une carte dans laquelle elle me disait: "Cher enfant, j'ai été malade et me trouve dans une grande détresse d'âme. Je t'adresse deux requêtes: Pardonne-moi, et envoie-moi un autre Nouveau Testament. Prie pour moi! Ta mère.»

    Comme je fus heureux! Le jour même, j'expédiai un Nouveau Testament hébreu, et lui écrivis une lettre pleine d'affection. La réponse ne tarda pas. Ne connaissant pas les circonstances dans lesquelles je me trouvais, ma mère me priait instamment de la visiter en Russie. Mais comment faire face aux frais de voyage? Ce que je gagnais, en été, comme serrurier, servait à payer, en hiver, mes études techniques. De plus, je me sentais moralement obligé de venir en aide à un ami de Bessarabie, converti par le moyen d'un Nouveau Testament que je lui avais donné et qui, ayant perdu sa place de professeur, se trouvait dans le besoin avec sa famille.

    Mais Dieu est un Dieu merveilleux. A peine eus-je envoyé l'argent à mon ami, que je reçus une lettre d'un chrétien de Stuttgart, m'invitant à loger 'chez lui gratuitement pendant mon stage à l'école technique. C'était un grand secours que je reçus avec reconnaissance de la main de Dieu, mais cela ne m'aurait pas rendu possible le voyage de Russie, si une dame croyante, informée de mes circonstances ne m'avait pas offert l'argent nécessaire. Je profitai des vacances de Noël pour me mettre en route. Sur le désir de ma mère, nous ne nous rencontrâmes pas dans ma ville natale, mais dans une localité distante de quelques kilomètres.

    Quand j'arrivai, ma mère m'attendait depuis deux heures à la gare. Elle tomba dans mes bras en s'écriant: "Mon enfant, mon enfant!» Nous nous rendîmes en traîneau à l'hôtel où elle avait retenu des chambres.

    Nous n'y étions pas depuis quelques minutes, nous entretenant de mon voyage et de diverses choses, qu'elle poussa un profond soupir et me dit: «Et maintenant, mon enfant, parlons de la chose importante. Tu vois que je vieillis. Qu'en sera-t-il de mon âme, quand je viendrai à mourir?»

    J'aurais trouvé bien plus facile de répondre par écrit à cette question que de le faire oralement. Je restai un moment sans trouver les mots convenables. Je dis enfin: «Mère, je crois que tu sais ce qui en est.»

    Elle me regarda tristement et dit: Mais tu sais que j'ai si souvent blasphémé le nom de Jésus, et toi aussi, je t'ai maudit et résisté de toutes manières. Peut-il y avoir encore un pardon pour moi?

    Je la consolai et lui répondis que ses remords à ce sujet étaient sans nul doute l'oeuvre du Saint Esprit et une preuve de la grâce agissante. Ces paroles la calmèrent immédiatement et semblèrent rafraîchir son coeur meurtri. Nous eûmes ensuite une longue conversation. Si je m'écartais du sujet, ma mère y revenait et me posait de nouvelles questions sur le salut de Dieu.

    Le lendemain, elle vint me trouver de bonne heure dans ma chambre et reprit le sujet de la veille, s'écriant tout à coup: Pourquoi douterai-je encore? Le même Dieu qui a annoncé le jugement pour des coupables, a aussi créé le moyen d'y échapper. Il offre au pécheur un salut gratuit et complet par son Fils, Jésus Christ, qui souffrit et mourut à la place des coupables. Tout cela est vrai pour moi aussi. Oui, je crois!

    J'étais au comble du bonheur. J'avais besoin d'épancher mes sentiments en actions de grâces, et je m'agenouillai. Ma mère imita mon exemple, et, à ma surprise, pria la première: «Seigneur Jésus, je te remercie pour la rédemption que tu as accomplie et pour la foi que tu m'as donnée. Tu sais qu'elle est encore faible. Fortifie-la et augmente-la, je t'en prie.»

    Après que j'eus aussi prié et remercié le Seigneur pour sa miséricorde, nous lûmes ensemble un passage de sa précieuse Parole. Sur le désir de ma mère, ce fut le chapitre des Actes relatant le discours et le martyre d'Etienne.

    «Ah! dit-elle ensuite, quel malheur que notre peuple soit aussi aveuglé et animé de haine contre Christ! Combien les croyants sont heureux! Je me souhaiterais une mort semblable à celle d'Etienne. Je regrette maintenant que nous ne nous soyons pas rencontrés à M., ma ville natale. S'ils nous avaient lapidés, ils n'auraient pu tuer que nos corps. Nous aussi aurions pu regarder en haut et dire: «Seigneur Jésus, reçois notre esprit!»

     Le voile avait été enlevé de ses yeux par l'Esprit Saint et son coeur débordait de louange et de reconnaissance envers le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, devenu aussi son Père.

    Cela m'intéressa d'entendre ce que ma mère me raconta sur la période qui avait suivi pour elle l'annonce de mon baptême. Selon la coutume juive, elle avait pris le deuil pour ma mort. Avant la fin du temps de deuil, il arriva une lettre de moi accompagnée d'un Nouveau Testament. Le livre fut jeté au feu comme ses prédécesseurs. La lettre resta fermée. Après quelques heures, ma mère fut poussée à la lire. Elle l'ouvrit, en parcourut quelques lignes et la mit de côté.

    Après beaucoup de combats intérieurs, elle la lut quand même jusqu'au bout, pour la repousser ensuite avec horreur. Le jour suivant, cette question la tourmenta: «Jésus serait-il pourtant le Messie?» Elle s'épouvanta d'avoir eu cette pensée coupable et jeûna en guise de pénitence.

    Mais un doute s'élevait sans cesse à nouveau dans son coeur. Ce combat intérieur dura des mois, et chacune de mes lettres augmentait sa détresse, jusqu'à ce que, la maladie agissant encore, son aspiration après le salut et la paix devint si forte, qu'elle m'écrivit la carte en question avec la demande d'un Nouveau Testament. Après toutes ces luttes, la joie de ma chère mère n'en était que plus grande.

    L'heure de la séparation vint trop vite; mais la certitude d'être indissolublement unis en Christ nous soutint dans la douleur des adieux. Comme l'intendant éthiopien d'autrefois, ma mère continua son chemin, toute joyeuse. Je reçus bientôt la nouvelle de son heureuse arrivée. En tête de sa lettre, elle avait écrit les paroles de Marie: «Mon âme magnifie le Seigneur, et mon esprit s'est réjoui en Dieu mon Sauveur!»
     

    9. Jours d'épreuve

    La foi de ma mère fut mise à rude épreuve. Elle retomba sérieusement malade et ma soeur, appelée auprès d'elle pour la soigner, apprit le changement survenu en elle par les lettres que je continuais à lui écrire. Ma soeur fut hors d'elle; elle jeta le Nouveau Testament au feu et intercepta mes lettres à ma mère pendant les trois mois que dura la maladie. Mais le Seigneur est fidèle. Par sa puissance qui se manifeste dans la faiblesse, ma mère fut gardée dans la bonne voie.

    Pendant ce temps, je passai, à Stuttgart, une phase d'inquiétude. Pourquoi ma mère ne m'écrivait-elle plus? L'ennemi avait-il réussi à la détacher du Seigneur? Ou avait-elle eu à souffrir de la part des Juifs?

    Je me décidai à envoyer une carte ouverte avec la remarque que si elle restait sans réponse, je m'adresserais au maire de la ville pour avoir des nouvelles. Là-dessus je reçus une carte de ma soeur écrite en hébreu, dans laquelle, avec beaucoup d'imprécations, elle m'accusait d'être le meurtrier de ma mère et de l'avoir amenée aux portes du tombeau.
    Je ne devais plus lui écrire; mes lettres ne lui seraient plus remises. Quelque tristes que fussent ces nouvelles, elles m'apportaient du moins la consolation de savoir ma mère vivante et fidèle à sa foi. J'écrivis à ma soeur, la suppliant de me donner des nouvelles et de remettre mes lettres à ma mère, mais sans résultat. Je reçus un jour une lettre d'une dame juive de M., qui avait visité ma mère et qui s'offrait à nous servir d'intermédiaire pour la transmission de nos lettres. Cette dame était sincère; elle avait, en secret, les mêmes convictions que ma mère et elle remplit fidèlement son mandat.

    Mais un jour elle m'écrivit en grande agitation qu'une longue lettre à mon adresse avait été trouvée sous l'oreiller de ma mère, lue et communiquée au rabbin, lequel était venu, malgré la grande faiblesse de ma mère, pour l'exclure solennellement de la synagogue.

    J'eus plus tard l'occasion de faire la connaissance de cette dame. Elle croit au Seigneur Jésus, ainsi qu'elle me le confia en pleurant, mais n'a pas le courage de le reconnaître officiellement.

    Hélas! Il Y a en Russie un grand nombre de ces âmes parmi les Juifs pieux. Peut- être en existe-t-il des milliers.

    Contre toute attente, ma mère se rétablit. Ma soeur retourna auprès des siens, et ma mère put de nouveau m'écrire.

    Après le départ de ma soeur, ma mère eut la visite d'une dame qui habitait la même maison et qui venait s'informer des causes de l'agitation qu'elle avait remarquée. Ma mère lui raconta alors ce que Dieu avait fait pour elle et comment elle avait trouvé rédemption, salut et vie éternelle par la foi au Seigneur Jésus. C'étaient d'étranges paroles pour cette catholique qui n'avait aucune certitude de salut et pas de paix avec Dieu. Elle écouta avec attention ce que ma mère lui dit et la portion de l'Ecriture qu'elle lui lut et Dieu ne permit pas que sa Parole revienne à Lui sans effet. Il accorda à l'âme altérée le salut et la paix en Jésus. Ces deux dames passèrent ensuite journellement des heures bénies ensemble.

    Veuille le Seigneur garder en grâce ma vieille mère ainsi que tous ceux qui cherchent Son secours sous l'oppression! Combien sont heureux, éternellement heureux, ceux qui, en ce temps de grâce, reconnaissent Jésus comme Fils de Dieu et comme leur Sauveur! Oui, il est: «la pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse auprès de Dieu... Celui qui croit en elle ne sera point confus»      (1 Pierre 2, 4-6). 
      
    transmis www.bethanie-be.com/~israel

     Source: http://bethyeshoua.org